Journal d'une RollerGrrrl

A quoi ressemblerait le roller derby dans 100 ans ?

A quoi ressemblerait le roller derby dans 100 ans ? C’est la question que je me suis posée, avant de partir dans un délire roller derby post-apocalyptique. Warning : prends ton temps pour lire !

A quoi ressemblerait le roller derby dans 100 ans ? by NikibiAujourd’hui, c’est jour de match. Mon équipe et moi, on s’y prépare depuis des mois. Et pour cause, c’est la finale de la coupe du monde de roller derby 2114. Le roller derby est devenu l’un des sports les plus importants de notre temps. Il a aidé plusieurs génération de femmes de tous horizons à s’émanciper et a radicalement changé la vision qu’on avait du monde sportif.

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Le plus important c’est d’être les meilleurs. Les coups portés sont souvent très violents. Toujours réglementés, mais beaucoup plus dangereux qu’avant. Nous possédons tout l’attirail de protection : protège-poignets, coudes, genoux, tibias, casque, protège-dents, et un rembourrage spécial composé de mousse, de caoutchouc et de titane pour protéger les côtes, les poumons et le cou. Le casque couvre désormais l’intégralité du visage. Plusieurs accidents grave ont déjà eu lieu à cause d’une mauvaise protection, la fédération a donc durci sa réglementation pour que ça ne se reproduise plus.

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Les changements les plus importants de ces dernières années sont ceux qui ont considérablement changé les règles du jeu. Nous avons d’ailleurs perdu beaucoup de joueurs à cause d’elles, beaucoup ne se retrouvant plus dans l’esprit derby qu’ils avaient connu et créant des équipes et ligues indépendantes. Et pour cause ! Nous n’avons plus vraiment de blocker ni de jammer. Nous sommes les deux à la fois. Le but d’un jam maintenant est de réussir à doubler entièrement l’équipe adverse. Le jam est remporté lorsque les 4 joueurs de l’équipe 1 sont sortis de la zone d’engagement devant les 4 joueurs de l’équipe 2. Et on compte les points en nombre de jam remportés. C’est beaucoup plus physique qu’avant et tous les joueurs doivent avoir toutes les qualités de blocker et de jammer. Pour faire passer tout le monde, il faut avant tout définir l’attaque et la défense, avec les stratégies et hits de derby que l’on connait bien.

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Plus violent, plus physique, plus stratégique, le roller derby est aussi devenu un sport auquel on peut s’inscrire à l’université. C’est même recommandé d’en faire partie même si ce ne sont que très peu d’entre nous qui sont sélectionnés pour jouer les matchs. Les compétitions sont réservées aux meilleurs, à l’élite, aux plus sportifs et agressifs d’entre nous. L’esprit de compétition et la gagne ont totalement envahi le roller derby, qui est peu à peu devenu une machine à fabriquer des sportifs de très haut niveau, physique comme mental. Il n’est pas rare que les armées piochent parmi nous pour en faire des recrues. C’est bien là le plus gros problème de ce qu’est devenu le roller derby : le sport ayant atteint un très haut niveau, beaucoup d’équipes ont eu l’idée de débaucher des sergents instructeurs pour en faire des coachs de roller derby. De là s’est signé un accord tacite : on vous envoie des coachs, vous nous envoyez des soldats pratiquement prêts à l’emploi. Tant et si bien que politique et roller derby sont en train de fusionner. Les propriétaires des plus grandes ligues -car oui, maintenant, tout s’achète, tout a un prix et tout peut rapporter fortune- sont aussi de grands mécènes, de grands orateurs et décisionnaires de notre pays.

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Evidemment, c’est plutôt à l’opposé de ce à quoi le roller derby aspirait à ses débuts, mais l’argent est malheureusement devenu le nerf de la guerre. Plus une équipe gagne, plus elle attire l’attention des sponsors, plus elle brasse de l’argent. Et pour faire le plus d’argent possible dans une milieu hyper compétitif, une solution : être les meilleurs. CQFD. Dans notre société où la crise fait encore et toujours rage et où règne la loi du plus fort, les sportifs, quelle que soit leur discipline, sont devenus l’élite de la société puisqu’ils sont les seuls citoyens à gagner autant d’argent, à être populaires, et à être de vrais modèles pour tous. Le culte du corps parfait est plus que jamais présent et c’est précisément cette dérive qui a hissé les sportifs à ce rang de quasi semi-dieu. Le roller derby a d’ailleurs été l’une des premières victimes de ce nouveau mode de pensée. Alors que c’était le sport par excellence où chaque morphologie trouvait son compte, les corps y sont maintenant calibrés, musclés au millimètre près pour optimiser la puissance et donc, le rendement. Étonnant, non ?

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Enfin me voilà, le jour de la finale de la coupe du monde de roller derby 2114 et je suis terrorisée. En cas de victoire, certes, j’empocherai le pactole, une certaine gloire et un avenir assuré jusqu’à la fin de ma vie. Mais, en tant que capitaine de l’équipe officielle française, je pourrais tout aussi bien terminer dans les rangs de l’armée si je tape dans l’œil de quelque sergent, le tout sans pouvoir donner mon avis. C’est comme ça que ça se passe et cela me terrifie. Si nous perdons, je perds également tout ce que j’ai, tant la honte et la déception de mes pairs, coachs et sponsors serait grande : amis, famille, argent, logement et possibilités d’évolution dans ma carrière professionnelle, derby ou pas. C’est cruel, mais c’est ainsi fait. Il n’y a pas de meilleure solution, il n’y a pas non plus d’échappatoire. Tu gagnes et tu fais ce qu’on te dit, tu perds et c’est le système D. Bien sûr, j’ai pensé à tout quitter, mais ce serait purement et simplement du suicide. J’ai continué le roller derby malgré ce qu’il devient et ce qu’il représente. Je ne peux pas dire que ça me convient mais étant une excellente joueuse, cela reste un moyen de gagner ma vie dans cette société en plein chaos social. Une chance, en quelque sorte, malgré l’envers du décor.

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J’ai entendu parler de ces ligues indépendantes qui préfèrent évoluer en parallèle de la fédération officielle. Je les ai envisagées aussi. Ces ligues, de ce que j’en sais, continuent à jouer « à l’ancienne », avant que l’argent, sponsors et politique ne viennent s’en mêler et bouleversent tout. Ce sont aussi des ligues mixtes, mais l’esprit derby qu’il y avait autrefois y subsiste encore : entraide, solidarité, DIY, repect, challenges… Ce sont de toute façon des valeurs obligées lorsqu’on évolue en marge de la société. Ces ligues s’entraînent dans des hangars désaffectés, sombres et sales. Mieux vaut d’ailleurs ne pas trop ébruiter leur existence, car elles sont vivement recherchées par la fédération qui veut les détruire. Ce système sous-terrain officieux ne lui plait pas du tout : de plus en plus de joueurs désertent les rangs de la fédération et disparaissent tout simplement. Elle se doute évidemment que ces déserteurs rejoignent l’une de ces ligues fantômes et veut à tout prix les récupérer, ou pire. Ici, nous sommes tous au courant de leur existence, mais en parler relève d’un vrai tabou. Et je l’avoue, je suis tentée par voir de plus près ce que cela donne…

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Mais la question ne se pose pas dans l’immédiat. Je suis dans les vestiaires du Grand Stadium de France. Je n’ai plus qu’à chausser mes patins. Mon équipe est déjà en train de s’échauffer, sûre de sa victoire. De mon côté, je suis en plein doute mais je n’ai pas le temps de me laisser submerger. Le match commence dans une heure, et c’est la dernière étape de ce grand chelem qu’est la Coupe du Monde. Coach m’appelle, ça y est le chrono est lancé…

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